Mher

Je vivais à Erevan, la capitale. J’ai un bac+5 en Arménie : je suis ingénieur hydraulique. Mais je n’ai pas trouvé de travail dans mon pays. Beaucoup d’étudiants sont dans ma situation : on peut faire des études, oui, mais il n’y a rien au bout, à moins d’avoir un appui haut placé ou beaucoup d’argent pour payer l’accès au travail. Alors, j’ai fait comme tout le monde, des petits boulots pour survivre. Je me suis construit un petit kiosque de vente de détail :
des chewing-gums, du café, des cigarettes. Je gagnais deux cent euros par mois. En Arménie, on se débrouille avec ça, c’est le salaire moyen.

Au bout de quatre ans, le maire de la ville décide de faire disparaître toutes les petites boutiques de la ville, prétextant que « ce n’est pas joli pour le tourisme ». La vraie raison est que les supermarchés qui se développent nous voient comme des concurrents tant nous sommes nombreux. Dix mille familles sont nourries par ces petits commerces. Mais, en une journée tout est rasé, la police a tout détruit ! Pas question de dédommagement, ni de recours !
J’ai voulu entrer chez un opérateur arménien, genre Orange en France. On m’a demandé de payer trois mille euros pour avoir l’emploi. J’étais prêt à les rassembler, à condition qu’on me garantisse que je garderais le poste. Ils ont refusé et, comme je sais qu’ils virent les gens au bout de quelques mois pour recommencer leur trafic juteux, je n’ai pas pris le risque. Alors, je me suis un peu laissé couler, je traînais avec des amis dans la même situation, on buvait pas mal.
J’ai deux grandes sœurs qui vivent en France, l’une parce que son beau-père était chauffeur de bus et avait pu la faire passer avec son mari à l’étranger, l’autre parce qu’elle avait épousé un français. Celle-ci, qui a dix ans de plus que moi et dont j’ai toujours été proche, m’envoyait un peu d’argent. Elle s’est inquiétée de me voir vivre comme un clochard et elle est venue en Arménie pour me voir. Elle a décidé de payer les trois mille cinq cent euros qu’on lui demandait pour mon visa et m’a ramené à Caen avec elle. J’avais vingt-neuf ans.

Ça n’a pas été facile. Très vite mon beau-frère a mal supporté que je vive chez eux, moi un garçon de vingt-neuf ans, comme un enfant, et je le comprends. Cela a créé des problèmes dans leur couple et je me sentais mal. Et puis j’étais bloqué par la barrière de la langue, tout me mettait en stress, aller faire des courses et m’accrocher aux étiquettes pour ne pas avoir à poser de questions, être incapable de comprendre ce qu’on me disait pour prendre un bus, me repérer dans la ville. J’ai commencé à avoir des tics nerveux. J’ai décidé de prendre les choses en main. Je me suis accroché au français et je me suis inscrit à des cours à l’ASTI et au Carré international*. À l’ASTI, un couple de bénévoles, voyant mon désarroi, m’a proposé de m’héberger. J’ai pu ainsi retrouver une bonne relation avec ma famille.

Que faire de mes diplômes ? L‘hydraulique ne me donnant pas d’emploi ici, j’ai pensé que le plus sûr était de reprendre des études en informatique où il y a des débouchés. Je me suis inscrit à l‘université et j’ai réussi à valider le premier semestre en licence, mais à quel prix ! C’est très difficile, il y a beaucoup de travail personnel à fournir, et ici les étudiants sont très individualistes. Chacun est face à son ordinateur, c’est impensable de déranger pour demander de l’aide quand je n’arrive pas à suivre. Tout va très vite et, à peine les cours finis, tout le monde s’est envolé !
Le français est un vrai problème pour moi, je mets trois fois plus de temps que tous les autres dans les apprentissages. Quand je les vois prendre connaissance d’un texte en le balayant du regard, alors qu’il me faut cinq minutes pour le déchiffrer laborieusement, je panique. Je me sens en permanence en défaut, talonné ! Ça me fait mal au ventre. J’ai l’impression de piétiner dans mon apprentissage de la langue, trop de choses m’échappent encore. C’est un parcours du combattant, une course contre la montre avec les partiels au bout, le couperet de la validation des semestres. Je n’ose pas demander au professeur de m’expliquer quand je ne comprends pas. Que me dirait-il ? :
« Si tu ne maîtrises pas la langue, apprends-la d’abord et on verra après… »
Je me sens pris au piège du temps, j’ai trente-quatre ans, je n’ai rien, pas de salaire, pas de papier. Je vis aux crochets de ma sœur, de mes amis qui m’hébergent. J’ai honte. Je travaille comme un fou, mais sans certitude au bout. Je redemande un permis de séjour tous les six mois : refusé, refusé, refusé…
Puisqu’on me laisse continuer à en demander un, je crois que c’est bon signe. Je me dis : « Dans un an, la prochaine fois, ce sera bon ! ». Mais cela fait quatre ans que je piétine. Je regrette parfois d’avoir été trop honnête devant l’administration.

Parfois, je suis tenté de repartir en Arménie, mais quand j’ai des nouvelles de mes amis qui continuent à traîner et à s’enliser, j’ai pitié d’eux. Cette vie que j’ai eue comme eux là-bas, je ne peux plus l’imaginer maintenant que j’ai pris du recul et découvert comment les gens vivent ici. J’ai appris beaucoup de choses en France, et surtout l’espoir, malgré tout. Car ici tout le monde l’a, l’espoir, et l’idée d’avancer, de faire mieux ! Pourquoi autant d’étrangers choisissent-ils la France et pas la Chine ou la Russie ? Parce que c’est le pays de l’espoir. Pourtant, la déconvenue est grande quand on y est. La voie est royale quand on vous donne le permis de séjour, tout est ouvert : RSA, hébergement, droit au travail. Quand on ne l’obtient pas, on est comme enchaîné : on croit toujours en quelque chose qui ne vient pas. J’ai fait ce qu’il fallait pour montrer mon désir d’intégration, mais cela ne sert à rien, et ça me désespère ! Je comprends que la France ne puisse accueillir tous les étrangers, mais pourquoi les lois ne sont-elles pas plus strictes ? Si tu viens, tu montres que tu veux t’intégrer, participer à la vie du pays, on te laisse travailler, tu fais des études. Sinon, tu t’en vas, et ce n’est pas ton histoire dans ton pays qui te donne le feu vert, mais ce que tu fais ici. Toute personne qui agit attend d’être encouragée.
Moi, j’ai l’impression de ramer à contre-courant, d’être impuissant.

Je ne peux plus être celui que j’étais en Arménie. Mais qui suis-je ? Sans revenu, sans travail, sans logement, voué à la charité, je n’existe pas. Peut-être ai-je tort, mais parfois je me dis que si j’avais été américain, avec mon bac plus cinq, j’aurais été accueilli les bras ouverts : « La richesse de l’apport des étrangers, etc, etc. ».
Mais je suis un arménien qui marche dans un tunnel en croyant qu’au bout il y a la lumière.
Suis-je fou ?

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