Dany

Je suis Dany. J’ai vingt-sept ans et je viens d’un village près de Kaye, au Mali. Cela fait dix ans que j’ai quitté mon pays, mais je ne suis en France que depuis cinq ans. Je suis passé avant par la Libye et l’Italie.

Je suis le fils aîné et, chez les Sarakhole, c’est lourd de conséquences. Tu dois en tout assister ton père, prendre sa suite, te charger du reste de la famille quand il vieillit. En gros, ne jamais le quitter, ni quitter le village. Et obéir, obéir ! Pas de chance avec moi, j’ai toujours été un rebelle. C’est comme ça ! Chacun doit pouvoir vivre sa vie, du moment qu’il respecte les autres, non ?
C’est peut-être ma passion du foot qui m’a rendu comme ça. À douze ans, j’ai intégré une école de foot, et je me suis toujours rêvé professionnel, champion… Pas ailleurs, non : dans mon pays. Beau rêve ! Hélas inaccessible, car je suis l’aîné, et je dois devenir agriculteur et maçon, comme mon père, avec mon père !
À dix-sept ans, mon père m’annonce qu’il me marie avec ma cousine de quatorze ans. Je n’en ai rien à faire, de ma cousine, c’est une enfant et je suis amoureux d’une Peule de mon âge. Encore un rêve irréalisable : se marier avec une femme qu’on a choisie et qu’on aime. D’abord, chez les Sarakhole, on se marie entre Sarakholes, un point c’est tout ! J’en connais tellement d’hommes chez moi qui sont malheureux toute leur vie avec des femmes qu’ils n’aiment pas ! Le divorce, ça n’existe pas. Tout le monde endure, en silence, c’est une vraie dictature sociale. Mais moi, je refuse ça, je me cabre. Je deviens le vilain petit canard : refus du mariage, refus de travailler avec mon père, refus de tout ce que les autres acceptent. La religion : je n’ose quand même pas la refuser, ça n’est pas imaginable chez nous, mais je fréquente la mosquée le moins possible. Alors toute la famille, mon père et mes oncles surtout, se liguent contre moi, veulent me redresser à coups de trique. Tu vois toutes ces marques sur mon crâne ? Ce sont les cicatrices des coups que j’ai reçus. Il n’y a que ma mère qui me comprend, mais elle est aussi esclave que moi, privée de parole, elle, en plus !

La goutte d’eau, c’est quand mon père, devant mon refus de me marier, cesse de payer mon école de foot. Tout s’écroule, je suis coincé. Et révolté. Je fugue. Je me réfugie chez le père de mon meilleur ami qui ne peut pas me garder, sous peine de problèmes avec tout le village. Mais il me donne de l’argent pour que je puisse me procurer un passeport et quitter le pays. Je vais à Bamako, puis à Gao, puis en Algérie et, pour finir, en Libye, où je m’arrête car je n’ai plus d’argent. Très vite je trouve du travail à Ghadames, dans de grands jardins, propriétés de Kadhafi. Je suis bien payé. Bien sûr, ce n’est pas la démocratie dans ce pays, mais si tu restes dans ton coin à travailler et à vivre calmement, c’est bien. Je me plais en Libye, je me sens libre, déchargé du poids de toute ma famille. J’ai de quoi envoyer de l’argent à mes frères et sœurs. Grâce à moi, mon petit frère a pu suivre ses études à l’université.

Je prévois de m’installer là-bas, mais en 2011 la guerre éclate entre les rebelles et Kadhafi. Mon patron est fait prisonnier par les rebelles, on n’est plus payé, ça devient dur. Toutes les nuits, il y a des frappes de rebelles sur toute notre zone qui est le domaine de Kadhafi. On ne ferme pas l’œil. Au bout de deux mois, je pars à Tripoli, dans l’espoir de sortir ensuite du pays. sept cent kilomètres avec mon petit sac d’économies caché sur moi. Là-bas, pour gagner un peu d’argent, je fais comme tous les migrants : on se met à un grand carrefour tous les matins et des voitures tournent et nous ramassent pour aller travailler, un jour, deux, trois ou plus, dans des fermes ou des entreprises en tous genres. Mais un matin, c’est un groupe de militaires qui fait la rafle. Kadhafi veut enrôler tous les migrants pour qu’ils gonflent ses milices. Pas question pour moi d’entrer en guerre contre quiconque ! Nous sommes cent dix récalcitrants arrêtés, enfermés dans un grand hangar, cent migrants, tous africains. Au bout de dix jours de survie dans ce dépotoir, battus, entassés, à peine nourris, nous sommes enfournés un matin dans trois camionnettes noires bâchées et conduits au port de Tajourah. On nous vole nos sacs à dos, nos papiers et on nous jette dans n’importe quel bateau. Peu importe, ce qu’il faut c’est se débarrasser de nous. C’est un grand bateau. On se perd. Trois jours de traversée sans manger et, le pire, sans boire.

Dans ma tête, c’était fini, j’étais mort. Je suis sorti du bateau allongé et presque inconscient. On m’a retapé dans un hôpital à Lampedusa où je suis resté une semaine. Nous avons été accueillis en Italie en tant que réfugiés de la guerre libyenne.
Je n’ai pas choisi de migrer en Europe. La guerre en Libye m'y a obligé. Je voulais aller en Mauritanie ou dans un autre pays d’Afrique. Je ne suis pas fou, je savais bien que je n’avais pas les moyens de vivre en Europe.
C’est une vengeance de Kadhafi contre l’Europe : en ouvrant les voies maritimes aux migrants, les frontières terrestres étant bloquées, il faisait un sale cadeau à l’Europe qui était devenue son ennemie. C’est lui qui a créé ces migrations.
Je suis à Cesena, près de Bologne. J’obtiens un permis de séjour de trois ans. J’apprends la langue et je m’inscris à un CAP de peinture. Je travaille trois mois. Pourtant, je m’y sens moins bien qu’en Libye. Le racisme y est beaucoup plus fort, surtout dans le Nord qui est riche et rejette les étrangers. Je parviens à jouer au foot en deuxième division, mais je me romps les ligaments croisés d’un genou et on ne veut pas m’opérer là-bas. Un de mes oncles, qui vit à Paris depuis dix ans, me dit qu’en France c’est possible. Alors je le rejoins. Je travaille au noir dans un restaurant pendant un an, je gagne mille quatre cent euros par mois, mais mon oncle garde ma paye et ne me donne que vingt euros par semaine ! Encore une pratique de chez moi : l’oncle a le pouvoir absolu quand le père n’est pas là. Sarakhole ! Qu’est-ce que je fais, moi, à Paris, avec ces vingt euros alors que je m’échine au boulot toute la semaine, sans week-ends, sans congés ?

Écœuré, je fuis à Caen. Pendant un an je suis géré par le 115, je dors dans un Lavomatic rue Saint-Jean. Et puis je rencontre une française et nous tombons amoureux. Je ne veux pas aller vivre avec elle car je sais bien que je suis une charge, mais elle insiste, et pendant quatre ans nous vivons ensemble. J’avais raison : elle s’est fatiguée de la situation et elle est retournée avec son ex-mari. Au début, nous avons gardé des relations correctes car sa petite fille était attachée à moi.

Je suis dans un sale pétrin sur le plan administratif : j’ai d’abord été sous la procédure Dublin. Après de multiples demandes, l’Italie m’en a libéré, en janvier dernier seulement. Ce qui me fait enrager, c’est que l’Italie a accepté de transférer mon dossier, ma carte vitale, et tout le reste. Puisque c’est l’Europe, je devrais être reconnu ici ? Eh bien non, la France me refuse le permis de séjour, disant que mon histoire n’est pas crédible ! L’Italie, elle, m’a reconnu ! Ça n’a pas de sens, à quoi ça sert l’Europe ? Ça me fait mal. Je ne comprends pas. J’ai un avocat pour aller en CNDA, ma compagne a fait des déclarations positives sur moi.

Que faire d’autre ? Je suis en colère. Que me reproche-t-on ? J’ai envie de travailler, moi, et je suis bloqué, réduit à rien ! Je fais du bénévolat avec un copain camerounais qui travaille dans l’électricité et m’apprend son métier, je suis prêt à tout pour m’intégrer ! J’ai été opéré de mon genou et j’ai pu reprendre le foot dans l’équipe de la Grâce de Dieu.

Je me plais à Caen. Les gens sont trop cools ici ! C’est : « Je te respecte, tu me respectes ». Une seule fois, j’ai rencontré un problème de racisme, à la fête de la musique. Deux gars nous ont agressés, un copain et moi, sans raison, sinon qu’ils avaient bu. Et le pire, c’est que vingt personnes autour sont venues les aider ! La police n’était pas loin, elle n’a rien fait. Alors, j’ai sorti mon couteau pour leur faire peur, et tout le monde s’est envolé. Les deux agresseurs en fuyant ont perdu leur portable avec des photos qu’ils avaient prises au début de l’agression. On a tout donné à la police. Je ne sais pas ce qu’ils vont en faire…

Mais en quatre ans, ce n’est rien. J’ai connu bien plus de violence au Mali, et de la part de gens proches en plus !

Parfois, je pète les plombs. Tu vois, mon ex, elle ne veut pas que j’aie de contact avec la petite que j’ai dorlotée pendant trois ans ! Comme je ne travaillais pas, j’ai été comme une mère pour elle : les couches, les jeux, les repas, les balades, j’ai tout fait ! Je voudrais seulement aller la chercher à l’école de temps en temps. C’est trop demander ? Elle me manque et peut être que je lui manque aussi ?

Et puis, l’autre jour avec mon avocat, j’ai craqué aussi. Ça me déglingue de l’entendre me dire que la France me refuse parce qu’il n’y a pas de problèmes au Mali. Alors, pourquoi les militaires français y sont-ils encore ? Je viens d’apprendre qu’il y avait eu des morts dans ma région où les Sarakholes et les Peuls s’entretuent.

Je prépare ma comparution en CNDA. Si ça ne marche pas, je laisse tout tomber, je vis ici comme je peux : à quoi bon continuer à monter des dossiers, se tracasser pour des papiers, pour que dalle ? J’ai plein d’exemples autour de moi. Je me débrouillerai…

En Afrique, quand tu trouves du boulot, et c’est loin d’être gagné, même si tu fais des études, tu nourris cinquante personnes avec ton salaire, et il ne te reste rien ! La famille fait la loi. Ici, une loi supérieure défend la liberté. Je ne veux pas quitter ce pays. Je n’ai pas envie de perdre cette liberté que je découvre ici.
Ça bouillonne en moi…
Mais Dany le rebelle garde toujours le sourire !

 

Texte précédent Texte suivant



(Il y a eu 119 lectures de cette page.)
Ce billet est accessible à l’adresse suivante :
http://humains.lasauceauxarts.org/index.php?post/18