Ahmad

Avoir dix-huit ans en 1971…
Quel bel âge pour rêver d’ouverture, de voyages !

Aujourd’hui, tous les jeunes qui rêvent de partir étudier à l’étranger peuvent le faire. Moi je ne savais pas dans quel guêpier je me mettais en décidant d’aller à Bagdad faire mes études de mathématiques, puis à Alger enseigner et enfin, pour fuir la guerre civile algérienne, à Tripoli en Libye. Sans le savoir, je signais mon arrêt de mort progressif : en séjournant dans ces pays qui étaient taxés d’états ennemis par la Syrie, j’entrais dans la peau de l’espion ou du terroriste, sans avoir jamais rien fait qu’enseigner, écrire ça et là quelques articles pour des journaux, progressistes certes, mais pas révolutionnaires ! De 1971 à 1996, par curiosité et choix de vie, je me suis forgé moi-même un portrait-robot d’homme à abattre, je me suis jeté dans la gueule du loup ! Ma vie est un roman, hélas fait de chair, pas de papier ! Moi qui ai écrit des articles et des romans, je suis paralysé quand je veux coucher sur le papier les mots pour raconter mon histoire.

En 1996, en Libye, je veux tourner la page et rentrer dans mon pays. Depuis vingt-cinq ans que je l’ai quitté, il me manque. Je décide de demander l’autorisation à l’ambassade de Syrie et elle me donne le feu vert.

J’arrive à Damas avec ma femme, mes deux fils et mes deux filles, comme dans un rêve, le cœur gonflé de joie et d’émotions. À l’aéroport, trois hommes de la sécurité militaire m’arrêtent. Je suis séparé de ma famille et mené directement en prison. Le pire pour moi est de voir mes deux garçons de quatorze et quinze ans incarcérés aussi, pour six mois au minimum, selon mon comportement ! L’État contre un seul homme. Combat sans issue !

Depuis que je suis en France, je voudrais écrire l’enfer vécu à partir de ce moment-là, mais je n’y parviens pas. La page devant moi est comme un monstre qui veut m’engloutir, les mots dans ma langue restent bloqués. C’est pour cela que je vous parle.

À ce moment-là, je suis accusé d’appartenir à un groupe secret qui fomente un complot pour un coup d’état. Transféré à la prison de Dar Ezzor près de la frontière irakienne, je suis enfermé pendant trois mois dans une cage, une tombe plutôt, sans fenêtre ni lumière, avec une seule lame d’air pour respirer en haut de la porte. Je dors recroquevillé sur moi-même, n’ayant pas de place pour m’allonger, dans un drap déchiré, plein de sang et de merde. D’autres croupissent dans les mêmes conditions. Je les entends crier, la nuit surtout, et, si on essaie de parler au voisin, le gardien surgit et nous tabasse. C’est cela l’essentiel du lavage de cerveau : nous isoler dans l’horreur, nous faire attendre dans l’angoisse le moment où un homme, parfois  un , entre et nous frappe, nous insulte, nous fouette avec des câbles métalliques sur tout le corps. Les pieds surtout, mes pauvres pieds, devenus masses informes et sanguinolentes sur lesquels je rampe dans ma cage ! Des centaines de coups, des jours et des jours. Parfois je perds connaissance et j’espère presque ces moments où je ne sens ni ne pense plus rien. Ils veulent me faire dire que je suis de mèche avec d’autres pour un attentat militaire, et donner des noms, des noms !

Je ne sais pas s’ils y croient, je pense plutôt qu’ils veulent semer la terreur. Pour l’exemple, pour que nous puissions raconter et, revenus à la vie, nous terrer dans des trous, comme des rats.
Dans notre pays, le peuple n’est pas respecté, mais il doit avoir peur de l’État, c’est tout.

Au bout de trois mois, on me transfère au centre de sûreté militaire de Damas où je reste encore trois mois. Les conditions y sont moins horribles, mais nous sommes de quarante à soixante dans une pièce de seize mètres carrés. Nous dormons par roulement. C’est une population très mêlée, entre opposants politiques et criminels ramassés dans la rue. Nous subissons des interrogatoires ponctués de coups, mais pas de tortures. Ils cherchent dans mes paroles des contradictions introuvables. Les procédures légales commencent. La cour suprême veut me juger comme hors-la-loi ! Je suis alors transféré à la prison Saidnaya, la plus importante et la plus sinistrement célèbre des prisons politiques de Syrie.
À peine dans ma cellule, je vois arriver le bourreau qui s’amuse à un petit jeu sadique en m’assaillant de questions ponctuées de coups :
« Où est le gladiateur ? (En arabe, mon patronyme signifie gladiateur)
– C’est moi.
– Où est le professeur de maths ?
– C’est moi. »

Les tortures infligées à mes pieds me font perdre conscience. Je n’en peux plus. Je me dis aujourd’hui que l’être humain est un géant ! Je ne sais quel instinct de vie le pousse à ne pas se laisser glisser vers la mort. On nous fait changer de place et de compagnons, pour que l’on n’ait aucun repère auquel se raccrocher. Jour et nuit, on nous laisse en pleine lumière. La torture mentale vient s’ajouter à l’autre. Régulièrement, on nous conduit au tribunal, menottés et chaînes aux pieds. C’est comme une mauvaise pièce de théâtre, absurde : on nous pose toujours les mêmes questions, l’air de rien, comme si tout le reste n’existait pas, et nous répondons toujours la même chose.
On dirait un jeu de rôles bien rôdé !
Je finis par être condamné à quatre ans de prison et de travaux forcés, avec privation des droits civils et militaires : Article 104, ennemi de l’état et du système socialiste, et complot contre l’état.

Le destin qui m’a absurdement mené là m’en fait sortir : en deux mille, Bachar el-Assad accède au pouvoir et commue les peines en simple privation de droits, interdiction de travail et vie sous surveillance.
J’ai quarante-sept ans à ce moment-là. Voilà comment j’ai passé le plus bel âge de la vie !

En mars 2011, commence la révolution syrienne. Pour vider toutes ces prisons encombrées et se débarrasser de nous, des passeports sont proposés à quelques opposants, après entretien. J’en obtiens un. Je retourne en Algérie un an (ma femme est Algérienne), puis je vais en Jordanie où, par l’intermédiaire des Nations Unies, je demande le statut de réfugié politique aux différentes ambassades canadienne, australienne, allemande et française. La France est la première à monter mon dossier et à m’accepter.

Que d’amertume en moi ! En 1996, j’étais revenu en Syrie plein d’espoir et heureux de retrouver le pays de mon enfance. En 2011, je suis encore plus heureux de laisser derrière moi cette Syrie qui ne peut plus être qu’une prison à perpétuité. J’en sors dépressif, détruit, vide. Et pourtant je réalise quelle chance j’ai d’en sortir vivant !

En 2014, je découvre la vie dans un pays libre.

Mais tout reste inscrit au plus profond de moi : ce que j’ai souffert, ce que d’autres, comme moi, ont souffert et plus encore ce que mes enfants si jeunes ont dû souffrir.

Je vis dans la paix mais, en moi, c’est loin d’être la paix. Je ressasse, je piétine, je n’arrive plus à faire de projets ni à écrire. J’ai mal à mon pays.

Finalement, j’en suis toujours prisonnier !

 

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