Mohamed

Mon permis de séjour vient d’être refusé, Mon assistance sociale a demandé un recours. Il faut attendre six mois.

Tu me demandes si je suis inquiet ? Non. J’ai confiance. Et si ce n’est pas possible pour moi ici, j‘irai ailleurs.
Tu es surprise de ma réaction ? Je vais te raconter mon histoire, tu comprendras mieux…

Le 25 septembre 2013, j’ai participé à une grande manifestation à Khartoum. Le coût de la vie avait trop augmenté, il devenait impossible de manger, de se loger dans cette grande ville. J’ai été arrêté par la police. Un mois dans une cellule où on me donnait une mauvaise soupe une fois par jour, où trois fois par semaine un homme venait me torturer pour me faire dénoncer mes amis "rebelles". L’eau, l‘électricité, les coups de matraque, j’ai tout subi. J’ai perdu l‘usage de mon œil gauche suite aux coups que j’ai reçus. Je pensais qu’ils allaient me tuer, comme ils me le répétaient. Je n‘attendais plus rien.
Et puis un jour, un policier est entré et m’a dit qu’ils me relâcheraient si je devenais un mouchard. Je devais chaque semaine leur faire un rapport des activités de mes amis. La vie refaisait son apparition, j’ai accepté. La semaine suivante, je suis revenu à la police sans les informations exigées. Ils m’ont remis en cellule et ont repris les tortures pendant trois jours, puis ils m’ont dit que c’était ma dernière chance : qu’ils me massacreraient si je ne leur fournissais aucune information la fois suivante.

Alors j’ai fui.
J’ai pris un taxi-brousse qui m’a conduit à cinq heures de là dans une zone de mines d’or, dans la montagne, loin de tout. Les pieds dans l’eau noire toute la journée, à passer au tamis des poignées de boue pour y trouver quelques minuscules pépites. J’avais perdu la notion du temps. Je vivais comme les autres à côté du fleuve, dans une case de paille et de bois, enfumée, sordide. C’était très dur. Je ne tenais qu’en pensant à ailleurs, et ailleurs c’était l’Europe. La France surtout, dont j’avais entendu du bien. J’ai tenu trois mois, le temps d’amasser de quoi payer un passeur pour aller en Libye.

En avril 2014, j’avais deux cent euros en poche, j’en ai donné cent cinquante et nous nous sommes entassés à vingt-cinq dans un petit camion pour seize jours de voyage.
À la frontière libyenne, je me suis installé dans un petit village où j’ai travaillé comme maçon, pendant deux ans, le temps d’accumuler un nouveau pécule. Il me fallait trois cent euros pour payer le passeur vers l’Italie. Quinze jours encore de voyage, en camion surchargé, jusqu’à Sobrata, sur la côte libyenne, où nous sommes montés dans un bateau. Ou plutôt, une simple barque où nous étions cent vingt hommes, femmes, enfants, malades, car la mer était grosse et il faisait très froid. Nous avons eu de la chance, personne n‘est tombé à la mer, personne n’est mort pendant cette terrible journée de voyage. Mais quel cauchemar ! J‘en rêve encore aujourd’hui.
J’ai traversé l’Italie en deux jours. Là aussi, ma bonne étoile me guidait car j’ai échappé à la police et aux contrôles. J’ai pris le train clandestinement pour rejoindre Paris. Je n’avais plus un sou.

À Paris, on m’a dit d’aller à France Terre d'Asile et ce sont eux qui m’ont orienté vers Caen. Pourquoi Caen ? Peu importe, pourquoi ailleurs ?... Nous étions en avril 2016, deux ans et demi après mon arrestation à Khartoum.

Comment ai-je pu passer à travers tout cela et rester en vie ? Certains n’ont pas cette chance. J’ai fait un tel chemin depuis trois ans, traversé tellement d’épreuves que je n‘ai plus peur. Arrivera ce qui doit arriver, c’est le destin de chacun. À quoi bon se plaindre ou se révolter ? Les choses sont comme elles doivent être. Du moment que je fais tout ce que je peux pour agir et suivre ma route, je suis en paix.

Tous mes efforts d'aujourd’hui sont tournés vers une seule chose : apprendre le français. Après, je verrai… J’ai confiance.

Je crois que le pire est derrière moi. Inch'Allah !

 

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